CE QUI NE SE RÉSOUT PAS
Publié le 03/11/2026 | Grand angle
et c’est bien. Dans ce Grand angle, on essaie donc de palper ce qu’il se passe dans les liminaux, ces instants, espaces ou états qui par nature ne se résolvent pas.
« Il fallait, comme pour beaucoup de choses de ce monde, se contenter de rester sur le seuil. »
Gustave Flaubert
Nombreux sont les écrivain·es qui se sont penchés sur les lieux de passages : il y a le romantisme évident des gares ou des halls d’aéroport, mais aussi les couloirs, les escaliers, les parkings. Autant d’espaces qui sont conçus pour être traversés, non pas habités. Autant d’espaces liminaux, on l’aura compris.
Et pourtant, y passer, ne serait-ce pas déjà les habiter un peu ? Nous avons conçu ces lieux ainsi, fait du passage un endroit donné, avec ses règles d’usage, son architecture propre. Mais ce lieu transitoire peut-il tout de même nous influencer, conduire à une certaine façon de penser ?
Pour le dire autrement : pense-t-on de la même manière dans un hall de gare que dans notre appartement ? Le baiser dans un parking a-t-il la même saveur que celui sur le canapé ? Et si ces zones de passage influencent une façon de penser, de faire ou de ressentir, dans ce cas, ne nous habitent-elles pas déjà aussi, de façon réciproque ?
Si elles portent en elles les notions de départ et d’arrivée, de séparation et de commencement, ne sont-elles pas finalement en train de nous rappeler notre propre condition ?
Qu’est-ce que ça ferait, de traverser l’habitat et d’habiter le passage ?
« Lorsqu’il n’est jour ni nuit, quand le veillant berger / Si c’est un chien ou un loup ne peut au vray juger. »
Jean-Antoine de Baïf
Ah, l’heure bleue, l’« entre chien et loup »… L’heure où, au choix, ni le jour ni la nuit n’est apparu ou n’a disparu. Encore un peu là, mais plus vraiment là. L’heure du brame du cerf, des martres et des chauves-souris. Parce que oui, c’est dans cet entre-deux étrange que certains animaux vont exprimer leur désir ou se mettre en chasse. Un entre-deux bien productif et fertile, dites donc.
C’est Baudelaire, aussi, qui écrivait : « Le jour tombe. […] leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du crépuscule. »
La tendresse de l’indécision ! Et Diderot d’enfoncer le clou, en tentant de décrire les rayons du soleil qui traversent les arbres en fin de journée : « Les passages de l’obscurité à l’ombre, de l’ombre à la lumière, de la lumière au grand éclat, sont si doux, si touchants, si merveilleux […] ».
Le clair-obscur est aussi liminal. L’ombre contribue à rendre certaines formes perceptibles, et une grande lumière blanche et éclatante peut forcer bien des choses à vite se cacher.
C’est peut-être Jaccottet, un poète suisse du XXe siècle, qui condense cette idée liminale entre ombre et lumière. Dans À la lumière d’hiver, il essaie de saisir l’instant où quelque chose du monde se révèle, puis échappe à notre regard, et écrit ainsi : « L’effacement soit ma façon de resplendir ».
« Dans l’univers, il y a des choses qui sont connues et des choses qui sont inconnues, et entre les deux, il y a des portes. »
William Blake
Sacré William Blake, avec tout son travail sur la conscience humaine, ses limites et ses échappées belles. Dans tous les cas, on tombe dans le mille : les portes, comme les ponts, symbolisent bien l’état liminal.
Tout est libre à interprétation, bien entendu. Ce qu’on peut se dire, c’est que la porte appartient simultanément à deux espaces, sans se confondre avec aucun. Elle est un lieu de transition, une ouverture et du coup un point de contact entre deux mondes séparés.
En plus, on ne sait pas ce qu’il y a derrière ces foutues portes. En les franchissant, on entre dans une expérience dont on ignore encore la nature. C’est ça, penser la liminalité : un passage dont on ne connaît ni la destination, ni même exactement le moment où il a commencé.
Le liminal, c’est un espace des possibles, qui apparaît lorsque le connu cesse d’être suffisant mais que l’inconnu n’est pas encore intelligible. Peut-être que la beauté du seuil réside là : il ne nous donne pas une réponse, mais il rend possible une question que nous ne pouvions pas formuler auparavant.
« L’homme est une frontière. Être double, il marque la limite de deux mondes. »
Victor Hugo
L’inénarrable auteur français écrit ceci dans Post-scriptum de ma vie, une réflexion sur la vie et la mort publiée après la sienne, en 1901.
Imaginons ensemble : Je suis assise sur un banc, à l’heure bleue. Je regarde les arbres, sans trop les distinguer. Je pense à quelqu’un, puis à un souvenir, puis à quelque chose que je ne sais pas nommer. Je ne suis ni tout à fait concentrée sur le paysage, ni complètement absorbée par mes pensées. Je suis à la fois – ou pas du tout – dans le passé, le présent et le futur. Je suis liminale.
Quand Victor Hugo parle de deux mondes, il ne parle pas du conscient et de l’inconscient comme William Blake, mais du matériel et de l’invisible, qu’il lie directement à la vie et la mort : la vie matérielle, la mort mystérieuse. Il continue ainsi : « Entre les deux mondes, entre les deux lois, il y a un pont, la transformation. »
Ça devient fort spirituel, mais on continue de tracer des ponts. Tout n’est pas forcément binaire : entre le rêve et le conscient, on n’est pas obligé de choisir, comme lorsque je suis assise sur ce banc. Entre la vie et la mort, il y a un pont. Être au seuil, ce n’est pas être perdu entre deux endroits, c’est être dans le lieu où deux réalités se rencontrent.
Zoom sur… La communitas
L’anthropologie s’est penchée très fort sur la notion de liminal, notamment avec deux chercheurs : Arnold van Gennep le premier, repris et travaillé plus tard par Victor Turner.
Comment devient-on adulte ? Comment passe-t-on du statut de célibataire à celui de personne mariée ? Comment une communauté accompagne-t-elle une naissance, un décès ou l’entrée dans une nouvelle fonction sociale ?
Ce sont les questions à l’origine du livre Les Rites de passage d’Arnold van Gennep, publié en 1909. Plus tard, l’anthropologue britannique Victor Turner a approfondi la notion de phase intermédiaire, de seuil, au cœur du travail de son prédécesseur.
Les deux scientifiques, chacun à leur époque, se sont donc penchés sur une situation sociale précise : celle où un individu a quitté un statut donné, mais n’a pas encore pleinement acquis le suivant.
Dans Les Rites de passage, Van Gennep observe que de nombreuses cérémonies qui accompagnent les changements importants de la vie suivent une structure en trois temps : séparation, marge et agrégation. On l’a compris, la marge, c’est le liminal.
Dans The Ritual Process: Structure and Anti-Structure (1969), William Turner s’intéresse notamment aux rituels d’initiation du peuple ndembu, en Zambie. Il reprend le modèle de Van Gennep, mais se concentre sur ce qui se produit pendant la phase intermédiaire du rite de passage.
Son intuition est que cette phase n’est pas simplement un intervalle vide entre deux statuts : elle possède ses propres propriétés et peut transformer profondément l’expérience des personnes qui la traversent.
Cette marge, cette liminalité, serait donc un moment où l’ordre social habituel cesse temporairement de suffire pour définir ce qu’est une personne.
On en vient à la notion passionnante développée dans son livre : la communitas.
Ce terme à consonance latine désigne une forme particulière de lien collectif qui peut émerger entre les personnes qui sont en train de vivre un moment de transition fort (un rituel de passage par exemple). Cet état de communion dépasse temporairement les liens formels et les hiérarchies habituelles, un peu comme au Carnaval, où toutes les classes sociales peuvent se retrouver et s’inverser.
La communitas, c’est comme le carnaval, c’est comme habiter le liminal : c’est une révolution en soi.
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