Bibouille

Des comptines belles et rebelles

Publié le 06/06/2014 | Billet d'humeur

Quand la folie du politiquement correct aura transformé notre monde en champ aseptisé et les enfants en produits pasteurisés, le professeur suppute que le dernier bastion de résistance sera musical.

Une enfance pas si innocente

Aussi sympathiques et entraînantes soient-elles, les comptines sont généralement chantées et transmises par habitude, sans prise de recul, et c’est tant mieux. Car, derrière une majorité de douces chansonnettes, se cachent deux catégories bien peu consensuelles : celles aux paroles franchement traumatisantes et celles véhiculant des messages cachés très « adultes ».

En effet, il est paradoxal d’élever les enfants en essayant de les enfermer dans une bulle d’innocence et de leur demander par ailleurs de répéter en chantant que le cannibalisme est un moyen acceptable de se nourrir en croisière (Il était un petit navire), que si l’on aime vraiment quelqu’un on doit le rejoindre sur l’échafaud (Ne pleure pas Jeannette), que la seule récompense d’une vie de travail dévoué est une mort glauque au fond d’une étable (Le petit âne gris) ou – variante – sans jamais avoir vu le printemps (Le Petit Cheval dans le mauvais temps), que trois petits sacs de blé méritent une bonne raclée (Passe, passe, passera), que dégommer les canards blancs permet de se mettre plein de diamants et d’or dans les poches (Vlà l’bon vent)…

Paillards à l’insu de leur plein gré

L’autre catégorie évoquée regroupe ces comptines, en aucun cas destinées aux plus jeunes car cruelles ou coquines, mais travesties en ritournelles ludiques. Après étude on y découvre que Jean Petit qui danse est en fait en train de danser car il se fait exploser les membres un à un en subissant le supplice de la roue, que la voisine de mon ami Pierrot (Au Clair de la lune), qui « bat le briquet dans sa cuisine » n’est pas en train de jouer avec le feu mais plutôt de faire un certain genre de galipettes, que Il court, il court le furet est une excellente contrepèterie plus que grivoise à caractère ecclésiastique, sans parler du « petit chat perdu » de la Mère Michel1 ou de ce que fit le troisième beau et jeune homme à Jeanneton et qui n’est pas dit dans la chanson (vive l’art du hors-champ).

Selon la catégorie évoquée, chacun est à même de proposer ses références préférées en la matière. Il me semble que leur place dans l’une de ces deux listes n’enlève rien à leur charme profond et au plaisir coupable que l’on peut éprouver à les partager en famille.

Continuons donc à transmettre tel quel ces monuments de notre culture et luttons contre cette tendance bien pensante qui cherche à substituer des paroles alternatives mièvres. Ne laissons pas le patrimoine se faire piller et massacrer à l’image de l’œuvre les frères Grimm par les scénaristes de Disney2. Mais ça c’est une autre chanson…

1 – Si vous êtes majeur(e), la rédaction peut éventuellement vous fournir des explications sur demande.

2 – Référence discutable : on me souffle à l’oreillette qu’il y aurait des tas d’éléments très osés cachés de façon subliminale dans leurs productions.

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